L’impact environnemental du conflit syrien sur le Liban

Au 31 mai 2014, on recensait plus de 1M de réfugiés syriens, soit 37% des 2,7M de réfugiés de cette crise dans le monde. En prenant en compte les réfugiés non enregistrés, les réfugiés palestiniens de Syrie et les libanais vivant en Syrie précédemment, on arrive à 1,4M de personnes. Pas très loin de un résident sur trois aujourd’hui sur le sol libanais est un réfugié syrien.. Et ce chiffre devrait atteindre 1,8M fin décembre, soit le surcroit de population attendu au Liban en… 2041.

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Ce qu’on constate en habitant ici, c’est que d’un côté la solidarité est étonnamment vivace, mais que les tensions augmentent. Que d’un côté les réfugiés payent chers des habitations précaires ; que bien sur entre les réfugiés que l’on croise à Beyrouth dans « nos » quartiers et ceux qui vivent dans la grande précarité dans la Bekaa ou le nord, il y a d’énormes disparités ; et que les services publics sont de moins en moins assurés par un Etat libanais qui se refuse à mettre en place des solutions de long terme pour ne pas reproduire l’expérience et l’impasse des camps palestiniens. On l’avait constaté pour le ramassage des ordures, le traitement de l’eau… on le découvre à cette rentrée pour l’école. Je ne m’aventurerai pas sur le terrain géopolitique, d’autres le font beaucoup mieux que moi et je reviens à mes moutons environnementaux, au travers d’un excellent rapport produit par les meilleurs spécialistes du pays sur l’impact environnemental au Liban du conflit syrien (Jihan Seoud, Lamia Mansour, Bassam Sabbagh, Randa Nemer, Samar Khalil…) en septembre 2014 pour le compte de l’UNDP, de l’UE et du Ministère de l’Environnement. Le rapport complet est téléchargeable sur le site du ministère, mais je vous en livre ici quelques conclusions intéressantes :

* la production de déchets ménagers en provenance des réfugiés est estimée à 324 568TPY, soit tout de même près de 15% des déchets libanais (mais plus de 35% dans la Bekaa, où les infrastructures de traitement étaient déjà saturées avant la crise). Le rapport estime à 48M USD le coût de cet accroissement. On le sent ici, les infrastructures ne suivent pas et les décharges, déjà en tension foncière, accueillent la moitié de ces nouvelles tonnes sans être capable d’en traiter les lixiviats (37 000 tonnes en plus par an). L’autre moitié (400 tonnes de déchets par jour, quand même !) brûle gaiement ou est rejeté dans des « dumpsites » déjà relativement nombreux au Liban (plus de 500 recensés récemment), entraînant une pollution des sols et de l’air.

* le rapport ne le calcule pas, mais pointe une augmentation du méthane émis par ces déchets supplémentaires (que j’estimerai à la très grosse louche à au moins 5 000MWh sur l’année, soit de quoi satisfaire pas loin de 2 000 libanais! quand même dommage de le bruler ou, pire, de le laisser s’échapper dans l’atmosphère).

* le rapport  met en lumière une opportunité perdue de recycler. Sur 100 tonnes émises, 60 pourraient être recyclées et générer incidemment un revenu de plus de USD3,4M. A quoi j’ajouterai tout de même la valeur que pourrait prendre la valorisation des déchets organiques, sous forme de compost et/ou d’énergie

* De même, l’augmentation d’émissions d’eaux usées est estimée à 34 à 56MCM, également dans la fourchette de 10% d’augmentation. Dans un pays qui traite moins de 8% de ses eaux, c’est une source majeure de pollution, estimée à 40 000T de BOD5 en plus sur l’année, principalement à Baalbeck, Akkar, Zahleh et Baabda. Sans parler même des impacts sanitaires.

* l’augmentation de la demande en eau correspond à un dixième de la demande nationale (43 à 70MCM), essentiellement dans la Bekaa. Là encore, malgré la « richesse hydraulique » du pays, la situation était déjà extrêmement tendue avant la crise

* Le rapport s’intéresse également à la qualité de l’air, dégradée par l’augmentation des transports, le chauffage résidentiel, la combustion des déchets municipaux ; et à l’occupation des sols et des écosystèmes. La crise syrienne a fait passer la densité de population de 400 à 520 habitants au km2, la 16eme densité la plus élevée au monde.

 

Bref, rien de très surprenant. Mais quelques chiffres qui illustrent là aussi à la fois la grande résilience et capacité d’absorption du Liban, la pression extrême que fait peser la crise syrienne à ce petit pays, la disponibilité de ressources, de fonds, de réseaux (tous les déchets sont collectés, la population est massivement raccordée à l’eau…), voire d’infrastructure, l’incroyable mille feuille de lieux de décisions, de financement, d’implémentation et de coordination, côté politique comme côté bailleurs et une impression quand même de gachis, du type « il ne manquerait pas grand chose », toujours plus facile à exprimer devant son blog que sur le terrain, je dois bien le reconnaître !

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