Chou Baladi

« Chou Baladi » (« Quel pays ! » en libanais), c’est l’expression qui revient le plus régulièrement en ce moment. Et effectivement, quel pays quand même. Depuis juillet, la décharge principale de Beyrouth et du mont Liban est officiellement pleine, le contrat avec l’opérateur monopolistique de la collecte et du traitement est rompu et chaque jour les rues se remplissent de plus de 2 500 tonnes de déchets ménagers. Personne n’est capable de donner un chiffre fiable, mais on approche les 50 à 80 000 tonnes accumulées sur les trottoirs.

Etrangement le ministre de l’environnement ne se saisit pas du dossier et c’est le ministre de l’agriculture, Akram Chehayeb qui tient la tête d’un comité de réflexion dont peu de gens connaissent la composition mais qui a présenté il y a quelques semaines un plan pas trop idiot de sortie de crise :

  • Sur le court terme, réouverture de la décharge de Naameh pendant 7 jours pour se débarrasser des déchets accumulés. Il y a des grands débats parmi les activistes pour évaluer le réalisme de cette durée. Un beau problème pour étudiant en mathématique et un souci bien légitime si l’on considère que la décharge aurait du être fermé des années déjà !
  • Pendant 18 mois ensuite, transport des déchets dans 3 décharges et un méthaniseur (eh eh !). Grosso modo 1 0000 à 1 500 tonnes par site. C’est pas idiot, dans la mesure où c’est l’occasion de transformer les innombrables décharges sauvages de l’Akkar et de la Bekka en « scientific landfill », comme on dit chez nous, c’est à dire pour aller vite en un trou bien foutu, avec une géomembrane pour éviter les infiltrations dans le sol et des tuyaux pour récupérer le gas.
  • Et, sur le long terme, tout le monde n’a que les mots « décentralisation », « tri à la source », « valorisation » à la bouche. De bien belles préoccupations, que je partage bien évidemment, mais que je nuance par quelques considérations ci dessous.

Décentralisation d’abord. Après avoir divisé le Liban en 6 zones de service, puis lancé un appel d’offre finalement infructueux, l’Etat compte rendre aux municipalités ou aux fédérations la charge de la collecte et du traitement de leurs déchets. Dans un pays de 4 millions d’habitant et de 10 000km2 (soit plus ou moins la population des Pays de la Loire dans 3 fois moins d’espace), on peut pourtant penser qu’a minima cette décentralisation doit être encadrée par un plan national qui rationalise les zones de collecte et les solutions de traitement.

A titre d’exemple, la région Pays de la Loire (comparaison absurde, mais pour donner un ordre d’idée) possède, pour une population équivalente et un territoire trois fois plus grand :

  • un site de à 700 000TPY. 21 ISND, 1,5MTPY de capacité annuelle de stockage
  • 50 installations de compostage, soumis à des normes
  • 18 installations de biogas
  • 5 incinérateurs, 568 000TPY de capacité, 450 000 utilisées. En diminution
  • 17 installations de tri et transit

Par ailleurs, le niveau de confiance entre élus et Etat est nul. J’ai assisté à une rencontre de 80 élus avec Chehayeb avant hier, et ai découvert les pratiques étonnantes de Sukleen. Pour résumer, l’opérateur facturait un montant basé sur un chiffre théorique de tonnes collectées, sans pesée et la municipalité recevait en fin d’année de la Caisse municipale, chargée de la répartition des crédits d’Etat entre les villes, une « note » qui venait en déduction de ses crédits annuels. Aucun contrôle et une dette qui avoisine aujourd’hui le milliard de dollar. Sans même parler des problématiques de corruption et de confession qui sont le lot des projets publics-privés.

Sans compter non plus qu’il n’est pas dans la compétence habituelle d’un élu de dominer les différentes techniques de traitement et de valorisation. Et que le Liban voit s’accumuler depuis juillet un nombre incalculable de margoulins avec des solutions magiques d’élimination complète des déchets, sans investissement… Je cherche encore le lieu de formation et de benchmark qui permettrait à un élu de comparer les solutions existantes en fonction de sa problématique locale.

Tri à la source ensuite, qui est un objectif incroyablement partagé aujourd’hui. Incroyable en particulier quand le tri le plus constaté est celui qui consiste à jeter son paquet de cigarette par la fenêtre de la voiture et à garder le mégot pour le mettre sur le trottoir à l’arrivée à la maison ! Mais certaines collectivités, comme Roumieh, ont réussi à faire trier en 2 sacs 90% de leur population en 15 jours. Et les ONG qui se battent sur ce terrain depuis des années ici ont aujourd’hui la faveur des premières pages des journaux et télévisions. Je crains de la désillusion par rapport à cette promesse. Comparaison n’est pas raison mais tout de même les pays les plus avancés dans le monde ont mis des années à imposer ce tri, qui suppose de l’investissement en sensibilisation. Mais enfin le besoin est là, les bonnes initiatives existent, on peut se prendre à rêver en n’oubliant pas de prévoir les solutions intermédiaires.

La valorisation enfin. Il y a quelques mois, tout le monde ne parlait que d’incinération. Cet objectif semble avoir aujourd’hui disparu au profit du compostage, de la méthanisation, du recyclage… Certains oublient qu’il restera tout de même 1/3 de la poubelle a mettre en décharge ou à bruler dans les conditions actuelles d’exploitation. Mais prions pour que les pouvoirs publics n’aillent pas contre le sens de l’histoire et n’imposent pas des installations coûteuses qu’il leur sera difficile de rentabiliser sans abandonner le tri à la source et des modes de valorisation plus utiles pour le sol et l’environnement.

Quelques notions restent étonnament absentes du débat, en particulier :

  • la responsabilité élargie du producteur, ou le principe pollueur payeur. C’est aujourd’hui très organisé en Europe, autour de centres type éco-emballage dans de plus en plus de filières. Il semblerait qu’une loi existe, mais qu’elle demande la publication de 26 décrets. C’est pas pour demain et c’est dommage, car c’est à la conception des produits et à leur utilisation qu’il faut travailler, autant qu’à la collecte et au traitement des déchets qu’ils génèrent.
  • l’objectif de réduction des déchets. Un libanais produit moins de déchets qu’un français (un peu plus de 400kg par an au Liban, un peu plus de 500kg en France), mais la production moyenne en Europe diminue chaque année. De ce point de vue, le Liban affronte une situation très particulière d’afflux de réfugiés qui pèse sur ses infrastructures et rend les installations existantes ou à venir sous dimensionnées.
  • La forte fraction organique (plus de 50%) des déchets libanais et la très mauvaise qualité des sols qui militent pour des solutions de compostage ou de méthanisation plutôt que d’incinération, et obligent à collecter le déchet trié à la source. En France, l’obligation de recyclage des bio déchets devient chaque année un peu plus contraignante. En 2012, seuls les émetteurs de plus de 120 tonnes par an étaient concernés par l’obligation de trier leurs bio déchets. En 2015, c’est 6 fois moins et en 2016, 12 fois moins !
  • Le débat sur le coût. Tout le monde souhaiterait un tri séparé, un traitement adapté, mais tout le monde est il prêt à payer 100USD plutôt que 20 son traitement ? En matière de déchet, comme d’investissement, les miracles existent peu. Quand c’est de meilleure qualité, c’est plus cher ! Et les pratiques récentes n’aident pas à installer un débat serein sur le prix à payer. Entre les 173USD+ payés à Sukleen sur Beyrouth/Mont Liban et les 23USD du traitement des déchets sur le « scientific landfill » de Zahle dans la Bekaa, comment retrouver ses petits ?!

Mais dans ce scénario pas vraiment facile, quelques espoirs émergent :

  • un mouvement citoyen salutaire, non confessionnelle, portée par une jeunesse qui s’engage, refuse les dérives de corruption et de mauvaise gestion de sa classe politique. Beaucoup d’entre eux sont par ailleurs des professionnels bien formés qui mettent la main à la pate, proposent des solutions locales, s’impliquent dans leurs villages… J’y reviendrai dans de futurs articles, à Baskinta  par exemple où un groupe de jeunes a monté depuis quelques années une petite chaine de tri, rudimentaire mais qui fonctionne, à la force du poignet
  • Je m’interroge encore sur le caractère de ce mouvement. Tout projet environnemental porte avec lui des mouvements de contestation radicaux, et d’opposants de type « NIMBY », qui n’ont pas de position politique majeure mais qui ne veulent pas d’une décharge ou d’un biogas ou de quoi que ce soit « dans leur backyard ».
  • le Liban est très soutenu et les fonds internationaux ne manquent pas. Le coût du traitement par Sukleen était, compte tenu de la qualité produite, exorbitant mais libère du même coût des ressources qui peuvent être employées pour des solutions hors de portée d’autres pays de la région.

Au final, l’absence d’Etat donne à cette crise un caractère très paradoxal. Il condamne tout plan à venir à n’être que parcellaire et peu efficace mais il donne en même temps la possibilité d’initiatives locales, de projets peu contraints, une certaine « uberisation », passionnante, de la gestion des déchets. Et comme d’habitude au Liban, l’influence régionale n’est jamais très loin, du maire chiite d’une banlieue de Beyrouth qui recommande l’installation d’incinérateurs… russe jusqu’au méthaniseur de Saida entièrement financé par des fonds saoudiens.

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