Prêts d’honneur et microfinance, un essai de discussion (1)

Cela fait bien longtemps que je n’avais pas pris la plume. Mon dernier post traitait d’un rapport sur le prêt d’honneur en Afrique. Je voudrais poursuivre ici la discussion et la réflexion sur ce qu’est le prêt d’honneur et sur ce qui le distingue des institutions de microfinance.

Pour précision méthodologique, les éléments que j’apporte ci dessous n’engagent bien évidemment que moi. Ils sont issus de ma pratique du prêt d’honneur au sein de Initiative France, depuis mes premiers pas avec Pierre en Ile de France, plus récemment en Mayenne, en Pays de la Loire et à l’international ; des observations que j’ai pu conduire au cours de mes missions en Côte d’Ivoire, d’une évaluation au Liban d’un mécanisme de financement innovant porté par des institutions de micro finance et enfin des entretiens et échanges menés dans le cadre de l’Observatoire du Prêt d’Honneur en Afrique. Je m’appuie également sur quelques bons bouquins de référence sur la microfinance, en particulier celui de Christine Poursat&co (un peu ancien, la dernière édition date de 2009) et les vastes ressources disponibles sur le site de l’AFD (notamment le très complet « nouveau manuel de la microfinance ») et de lamicrofinance.org.

Je considère ce premier post comme une ouverture à la discussion avec tous les professionnels et les amateurs que ce sujet passionne !

Côté prêt d’honneur, je pars d’une hypothèse. Celle que les conditions « techniques » du prêt d’honneur (prêt personnel, sans intérêt et sans garantie je le rappelle) entraînent une pratique et une posture financière innovante et originale. Un modèle pas forcément meilleur, mais différent.

Parce qu’il est remboursable, il rentre dans le champs de l’économique, du pari sur le succès d’un projet entrepreneurial et il permet de reconstituer la ressource prêtée. A la différence des subventions, la condition de sa pérennité est double : sélectionner et accompagner de manière efficace des entrepreneurs qui rembourseront d’un côté, disposer de partenaires bailleurs du territoire ou national qui lui font confiance par ce qu’il remplit une mission de service public (création d’emploi en particulier) sur un territoire.

Par ce qu’il est sans intérêt, il évacue d’emblée toute logique de retour sur investissement, de financement des coûts de fonctionnement par le produit de la ressource prêtée. Ne pouvant construire son autonomie seul, il n’a de sens que dans une relation avec des partenaires techniques ou financiers. Par ce qu’il est sans garantie et personnel, il met au coeur de son modèle une relation de confiance avec un entrepreneur, qu’il se doit de construire avant de prêter et de renforcer après.

Le prët d’honneur a dans son « ADN » une logique de levier. Sa logique est de faire « avec », de créer les conditions dans lesquelles des structures bancaires, de microfinance, des bureaux conseils, des acteurs engagés pour l’entrepreneuriat d’une manière générale vont pouvoir faire « mieux » leur travail, vont pouvoir adapter leur offre à de nouveaux entrepreneurs. En prêtant sans intérêt, il réduit mécaniquement le taux global d’un emprunt (si je prête 100 à O% et qu’un banquier prête en complément 100 à 20%, le taux moyen des 200 revient à 10%). C’est le même raisonnement pour l’absence de garantie. Dans certains cas, le prêt d’honneur vient renforcer le métier d’une structure déjà existante (financement de la preuve de concept d’un projet innovant impossible ou trop coûteux à analyser pour un fonds d’investissement ; validation d’un parcours en incubation réussi…).

En contrepartie, c’est un modèle complexe, qui suppose des professionnels capables de gérer à la fois des relations partenariales complexes et un métier d’instruction et de suivi de projet ; une implication bénévole lourde qui supporte une partie du coût de fonctionnement ; une instruction projet par projet, moins lourde bien sur qu’une diligence d’investisseur mais difficilement standardisable.

L’impact sur l’emploi se fait par la dynamisation et le renforcement des acteurs sur le territoire à partir d’une structure capable de prendre « le premier risque » et de faire travailler ensemble des acteurs venus d’horizon très variés. C’est un intermédiaire entre l’impact d’un investisseur (porté par un très petit nombre de participation, très chères à analyser et à suivre, mais qui génèreront toutes beaucoup d’emploi) et à l’inverse de la microfinance (énormément de tous petits projets avec une recherche d’un coût minimum d’instruction et de suivi).

Côté microfinance, mes rencontres et lectures me confortent dans l’image d’un instrument visant à permettre l’inclusion financière de personnes qui en sont exclues, en adaptant les pratiques bancaires, de collecte d’épargne comme de distribution de crédit. Les ressources proviennent donc à la fois des clients eux mêmes (la collecte d’épargne étant d’ailleurs régulièrement une condition du crédit) et d’investisseurs extérieurs. Le modèle est intégré, il se veut autosuffisant. Il rend un service « à la place » des banques grâce à des méthodes pensées pour un nouveau public et apporte une « preuve de concept » sur la capacité des plus pauvres à rembourser ce service.

Pour simplifier, le modèle repose sur de petits crédits (la zone de confort se chiffre en centaines d’euros, en général autour du PIB par habitant d’un pays, là où le prêt d’honneur intervient plutôt sur des projets en millier, voir en dizaine de milliers d’euros), à un très grand nombre de personnes. Il suppose un taux d’intérêt élevé pour pouvoir couvrir les charges (mais inférieur à celui des prêteurs informels), des taux de remboursement élevés (estimé dans la littérature et bien sur en moyenne à plus de 90/95%), une optimisation des coûts d’instruction et de gestion des prêts qui passe par une standardisation de l’offre et des processus et une gestion efficace de la garantie sur les prêts (nous en parlerons un peu plus tard).

L’optimisation des coûts entraîne, dans les modèles classiques de microfinance, une pratique originale de l’instruction. Originellement, dans le cadre du « crédit solidaire », le rapport de confiance était « sous traité » à un groupe de co-emprunteurs (si les crédits sont octroyés aux membres du groupe au fur et à mesure des remboursement par les autres membres, le groupe lui même saura mieux que n’importe quelle analyste à qui faire confiance ou pas). Dans le cadre des crédits individuels, il se base sur la vérification de la capacité de la personne à épargner avant d’emprunter, ou à rembourser des montants faibles avant d’accéder à des prêts de plus grande taille. Dans quelques pays africains, l’octroi de prêt d’honneur a été construit pour apporter cette première épargne et tisser le lien avec des structures de microfinance partenaires. Les IMF qui pratiquent du crédit individuel s’attardent plus à l’analyse de la personnalité, de la moralité de l’emprunteur qu’au projet lui même, et affectent rarement le crédit à un usage spécifique.

Ce modèle d’instruction est une première différence d’approche avec les structures de prêt d’honneur, qui prêtent à des individus et pas à des groupes, dont le coût d’instruction ne permettrait pas une succession rapide de prêts et qui ne collecte pas d’épargne. Les fonds de prêt d’honneur consacrent du temps et des ressources à l’analyse individuelle des projets. Cette instruction, assurée par des bénévoles, des permanents et/ou des partenaires, est abordée comme un temps « pédagogique ». Elle est parfois internalisée dans le cas d’incubateurs proposant du prêt d’honneur en fin d’incubation. Cela est bien sur un peu caricatural, beaucoup d’IMF, notamment les plus petites, assurant un lourd accompagnement de leurs « clients », par elle même ou avec des partenaires. Dans ce cas, cette fonction sort systématiquement du modèle économoique et ne peut être financée que par des subventions complémentaires.

En conséquence, l’octroi d’un prêt d’honneur est presque toujours « cérémonial », il marque une reconnaissance par un comité d’engagement qui fait suite à une instruction précise et doit permettre de trouver de nouveaux financements, de nouveaux supports. Sans qu’il y ait forcément de contrôle, il est affecté à un usage. A l’inverse, dans le cadre de la microfinance, les crédits sont accordés rapidement, remboursés aussi rapidement (rarement plus d’un an) et fréquemment et ont vocation à être renouvellés.

La suite au prochain post. On parlera volume, métier, garantie… !

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