Economie désirable – L’important c’est le quoi.

Ca fait six mois que ce post mature !

Je profite de la lecture de « Economie Désirable » (quel joli titre) de Pierre Veltz pour reprendre la plume et coucher noir sur blanc les idées du moment. Pour ceux qui n’auraient pas suivi l’évolution du contexte, je suis depuis octobre 2020 en mission pour Initiative France à Rabat dans le cadre d’une assistance technique au ministère du travail marocain autour de la régionalisation des politiques publiques de l’insertion économique des jeunes les plus vulnérables. Ca me paraissait loin de mes aventures permaculturelles, de mes implications entrepreneuriales dans des projets à impact et pourtant je sentais confusément qu’il y avait un lien entre la transition environnementale et l’insertion professionnelle des jeunes. Pierre Veltz m’a aidé à en comprendre le cheminement et je vais essayer d’en rendre compte !

Une bonne nouvelle : les sociétés n’ont jamais été aussi efficaces…

Les chiffres parlent d’eux mêmes. La Chine (premier émetteur mondial de gaz à effet de serre en volume absolu) a aujourd’hui (2012) un niveau d’émissions par habitant qui est environ 2 fois inférieur à celui de nos pays occidentaux lorsqu’ils étaient au même stade de développement. D’une manière générale, la dématérialisation (au sens de la réduction du volume de ressources nécessaires pour satisfaire une fonction utile) progresse très fortement. En 1874 la première voiture avait un rapport masse/puissance de 900g par watt de puissance. Aujourd’hui on en est à… 900 fois moins. Les premières canettes en aluminium pesaient 85g contre 10g aujourd’hui. J’ai eu l’occasion de travailler avec les excellents Sunna qui réduit la consommation de watt par lumen pour l’éclairage public, ou Prakti qui réduit la consommation de bois de feu pour la cuisson domestique. Bref, par une meilleure conception des produits, par l’amélioration des procédés, le recyclage et la réutilisation et la recherche de matériaux de substitution, les ingénieurs, les designers ont permis des gains d’efficacité très substantiels dans tous les domaines et tous les continents.

J’y ai longtemps cru, j’ai depuis plus de 10 ans entrepris, mené des actions citoyennes, soutenu avec enthousiasme des tas de projets de ce type. C’est évidemment une voie de progrès dont il ne faut pas se priver mais c’est aussi une source d’illusion et d’aveuglement qui traverse le monde des start-up, des fonds à impact et de quelques industriels. Pas du greenwashing mais un moyen de ne pas trop s’attarder à des moyens plus contraignants et souvent de paver l’enfer de bonnes intentions. Définitivement, je ne crois pas qu’on puisse concilier croissance et impact. Où plutôt qu’agir uniquement sur l’offre n’a de sens que si on se préoccupe aussi de la demande. C’était un peu notre approche à Beyrouth où la même fondation combinait investissement dans des start-up à impact, groupes de réflexions entre citoyens/consommateurs et chaire universitaire.

….mais ces gains d’efficacité sont systématiquement annulés et débordés par la croissance de la demande.

Au delà du simple effet « mathématique » de la démographie, Pierre Veltz pointe deux « diables dans la boite ».

Je connaissais le premier sous le nom d’effet rebond, il est ici appelé du doux nom « d’effet Jevons ». Très simplement l’amélioration de l’efficacité d’un bien ou d’un service réduit son prix et le rend plus désirable, donc… plus consommé. Quand on améliore l’isolation, les occupants montent le thermostat ; lorsqu’on facilite un trajet, la fréquentation augmente (quiconque a vécu en Inde et observé l’effet de la construction des gigantesques autocoats peut en témoigner !) ; on a réduit le poids des canettes mais leur consommation a augmenté de 50% ; chaque lumen émis consomme moins de watt mais l’éclairage public a été démultiplié. A ces effets « directs » s’ajoutent des effets indirects (report de consommation par les gains de pouvoir d’achat) et systémiques. Pour battre Jevons, il y a peu d’autres pistes que de combiner efficacité et sobriété.

Le deuxième effet est moins connu et pourtant j’en suis comme d’autres une victime consentante ! Le très pédagogique Jean Marc Jancovici le quantifie en kWh mobilisé par habitant. Un être humain moyen déploie chaque année un travail musculaire équivalent à une centaine de kWh. Mais dans le même temps il mobilise… 20 000kWh par les « machines », au sens large du terme, qu’il utilise. Et encore, c’est une moyenne, un français moyen en consomme 3 fois plus. Autrement dit, l’incroyable efficacité des machines, rendue possible en grande partie par l’incroyable rendement du pétrole, nous permet à tous de mobiliser l’équivalent de 600 esclaves chaque jour, toute l’année ! Les objets se sont démultipliés mais ils se sont surtout énormément complexifiés. Le rapport masse/puissance d’une voiture a certes été divisé par 900 mais dans le même temps elle est composée aujourd’hui de plus de 30 000 pièces, de logiciels et… d’intelligence grise qui a permis sa conception et sa fabrication. Le raisonnement vaut aussi pour le numérique. L’énergie consommée pour lire une video sur Netflix est 2 000 fois moindre que celle qu’il a fallu pour la réaliser. L’enjeu des designer de demain, des consommateurs d’aujourd’hui réside dans un recentrage sur la rusticité, la simplicité. Un sacré défi pour moi, à la fois en tant que consommateur bien sur mais aussi que consultant/expert pour éviter la mise en oeuvre de projets trop complexes. La question qu’il reste très difficile de traiter est, au delà de l’impact, celle du rapport entre l’augmentation des services rendus et la complexité et les coûts qu’ils entraînent. Là aussi, c’est l’attention à la demande et à la qualité de vie qui compte, au delà de la productivité de l’offre.

Xavier Mathias le rappelait très justement lui aussi. Dans l’agriculture ce qui compte c’est bien sur la qualité des sols et les intrants, mais c’est surtout le rapport entre l’énergie utilisée pour produire et l’énergie contenue dans ce qui est produit. Le foisonnement des « agtech » et « food tech » que je ne me prive pas de soutenir et aimer comporte ce risque intrinsèque. Complexifier les modes de production, les canaux de distribution… c’est chouette et excitant mais s’assurer systématiquement que les améliorations technologiques proposées aux agriculteurs, aux distributeurs, aux consommateurs apportent un surcroit de bien être et aident à une sobriété heureuse, c’est ça le vrai combat !

A mon grand dam, le numérique n’échappe pas à ce constat. La capacité de calcul par kWh a certes explosé (d’un facteur 10… milliards depuis 1960 !) mais la consommation totale d’énergie a elle aussi doublé depuis 2013. Ca entraîne forcément une forme de deuil des illusions sur la tech, sur la finance verte… L’image qu’emploie Pierre Veltz sur le risque d’arroser du sable (et surtout sur le risque que cet arrosage laisse à penser que le problème est réglé et limite l’envie de sobriété) est dure mais pas mal vue ! Plus de monde qui consomme plus d’objets complexes d’autant plus désirables qu’ils sont efficaces. Y a un souci.

Voilà pour le constat. Rendez vous dans quelques jours pour parler sobriété ! Heureuse bien sur !

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