L’important c’est le quoi – chapitre 2

Poursuite de ma lecture de « L’Economie Désirable » de Pierre Veltz. Un bouquin qui va me permettre, avec beaucoup de mauvaise foi, de considérer que faire 2 allers et retours par mois entre Rabat et Nantes est largement compensé par mon implication dans le domaine de l’insertion des jeunes.

On l’a vu, pour Pierre Veltz travailler sur le « comment » on produit c’est un peu vain à cause des effets Jevons et de profondeur technologique qui viennent surcompenser les gains en efficacité. La voie de sortie est à chercher du côté du « quoi » C’est donc autour de la sobriété qu’il s’agit de creuser…

Une première bonne nouvelle, facilitante, c’est le passage d’une économie des objets à une économie des usages. Ces modèles économiques sont vieux comme le monde dans l’industrie mais commencent aussi à pénétrer le grand public. On vend de la lumière plutôt que des lampadaires, des kilomètres parcourus plutôt que des pneus… si les contrats de performances sont bien foutus, ça embarque les offreurs et les demandeurs dans une même recherche de sobriété. Et alors là pour le coup le numérique joue un rôle central dans l’efficacité de la relation entre offre et demande. Dans une démarche « lean » (voir à ce sujet le post sur le lean impact) du meilleur effet, il raccourcit les boucles d’interaction entre l’expérience client et les fonctionnalités du produit, permet la mesure objective des critères de satisfaction partagés entre offreur et demandeur…. permettant on l’espère d’augmenter le temps d’usage quotidien, la durée de vie et la réduction de l’obsolescence programmée.

Une confirmation malgré tout, c’est dans l’évolution des modèles économiques plus que dans celle des produits ou services proposés que réside une partie de la solution à l’équation de l’impact. Une évidence également, ce passage vers une économie de la fonctionnalité ne résoudra pas tout et ne nous affranchira pas d’alimenter nos « désirs de sobriété ».

Sobriété individuelle d’abord

C’est la dimension la plus connue, le fameux « petit colibri », rassurant et déculpabilisant mais lui aussi porteur de risque s’il exonère d’une réflexion sur les politiques publiques et « globales ». Philippe Silberzahn, qui m’a déjà beaucoup inspiré en matière d’effectuation, ouvre des portes intéressantes dans son nouveau bouquin dont je rendrais compte bientôt (les plus pressés sont invités à consulter https://philippesilberzahn.com/2020/01/06/je-fais-ma-part-pour-changer-le-monde-et-si-le-colibri-avait-tort/). Comme beaucoup, j’ai parcouru un long chemin personnel, rempli d’incohérences. Mais je fais mienne la vision de Philippe Silberzahn. Soyons « effectuationiste », démarrons à notre échelle, avec ce que l’on peut et qu’on a sous la main, fais faisons le fort, entièrement, patiemment…

Côté offre, 2 approches : la sobriété de conception (vivre avec 200 « esclaves à la Jancovici plutôt que 600 (cf le chapitre 1 de ce post)  » en réduisant la profondeur technologique de ce que nous consommons ferait pas de nous des Amish) et la sobriété numérique.

Côté demande, nous ne pouvons pas imaginer ce à quoi nous attendre avec ces histoires de climat ! Nous avons chacun nos voies d’échappements, et l’injonction, la contrainte n’y changeront rien. Pierre Veltz recommande un « techno-discernement » qui amène chacun à évaluer ce dont il a besoin entre radicalisme technophobe et acceptation béate de l’innovation. « Le chemin vers la sobriété de masse reste à inventer ».

En attendant, nous pouvons reconnaître que le problème touche la société et son organisation dans son ensemble

… et que cela amène l’Etat, les collectivités territoriales, à travailler sur une sobriété systémique, liée aux contextes d’organisation de nos sociétés, infrastructures, règlements… Autrement dit, si on utilise la voiture c’est autant parce que les politiques publiques urbaines ont dessiné un habitat dispersé, de lotissements émiettés que par amour de se mouvoir dans plusieurs tonnes de métal en consommant du pétrole. Ca tombe un peu sous le sens, mais mettre l’accent sur les politiques d’aménagement plutôt que sur de relatives success-stories c’est souvent moins glamour mais plus efficace. Ou plutôt l’un ne va pas sans l’autre.

Vers une économie humano centrée

La plupart des discours écolos s’intéressent au « comment », mais posent peu la question du « quoi », de ce qui est produit (enfin c’est Pierre Veltz qui le dit !). Hors, nos économies évoluent. Les Trente Glorieuses ont rempli nos maisons d’objets ; aujourd’hui les dépenses de ménage relèvent de plus en plus du divertissement, de l’éducation, de la santé, de l’alimentation qualitative… Une économie « humano-centrée » , très largement socialisée (les dépenses en santé représentent 3% du budget des ménages mais 15% si l’on y intègre la part prise en charge par la collectivité).

L’économie humano-centrée n’est pas ipso facto humaniste. Elle constitue par contre une piste privilégiée pour bâtir une économie à la fois plus riche en valeurs positives pour les personnes, plus coopérative et plus écologique, plus économe en ressources matérielles et énergétiques.

Mais elle appelle dans tous les cas une dimension collective. Elle nécessite une infrastructure, la prise en compte d’une vision systémique mettant en jeu une multitude d’acteurs. La question clé n’est plus si les véhicules sont électriques ou consomment moins mais la réflexion sur des systèmes capables de répondre à des attentes très différenciés prenant en compte les différents modes disponibles. Elle suppose aussi la création et la valorisation de métiers « du lien », des services rendus, d’emplois de proximité.

Et c’est le territoire qui va constituer le référentiel pertinent pour concevoir et exploiter les nouvelles solutions, être le laboratoire d’expérimentation pour explorer les solutions, faire maturer les réponses. C’est aussi le territoire qui fournit le substrat relationnel permettant à l’économie de se déployer.

Et voilà, on y est. Le « quoi » change, c’est le seul moyen de dépasser les effets Jevons et de profondeur technologique qui condamnent la sortie par le « comment ».

Et le « quoi », c’est le passage à une économie fondée sur le lien et le système, à l’échelle territoriale, autour de métiers « humano-centrés ».

Le modèle économique de ces secteurs est par construction public/privé. j’ai toujours cru en l’hybridité, toujours été très en doute sur les projets qui promettaient impact et rentabilité dans le même mouvement, d’autant plus sans gouvernance mixte. C’est un peu ce que je comprends de la lecture de Veltz mais avec une dimension complémentaire qui mérite d’être décrite dans le lien entre Etat et entreprises.

La silicon Valley n’a pu exister que parce qu’elle pouvait s’appuyer sur un socle de règles, d’investissements, d’infrastructures portés par un Etat volontariste. C’est la même chose pour la transition qui s’annonce. L’Etat a sa place, celle de construire le socle ; et le privé le sien, celle de prendre du risque, de tester de nouveaux modèles, de chercher du rendement et de l’efficacité. Cela m’amène à modérer un peu mon discours et à reconnaître à chacun un « couloir », une « zone de confort ». L’important ce sont les espaces de dialogue entre public et privé, pas forcément l’hybridation systématique de tous les projets. De ce point de vue, l’ouverture du champ de l’ESS à des entreprises à impact, à la gouvernance très « capitaliste » mais à l’ADN très coopératif, a du bon.

Je laisse Pierre Veltz conclure là dessus avec ses mots, beaucoup plus précis que les miens. « Mon constat est simple : tous les grands changements de paradigme (imposition de règles sociales au capitalisme industriel ; relance de l’économie mondiale après-guerre ; développement du numérique) ont été conduits par des États se donnant de grandes missions, dépassant de loin la création de règles ou d’incitations pour permettre aux investisseurs et aux marchés de fonctionner. Aujourd’hui, si on veut que la finance verte cesse d’être marginale et que les « green tech » décollent vraiment, il faut des impulsions et des investissements publics de cadrage plus puissants que ceux qui sont envisagés. L’argent existe, il est (hélas) gratuit. Mais sans « piste sur laquelle danser » (Janeway) les projets restent trop rares et trop peu ambitieux. La France, en particulier, reste un État tatillon, omniprésent, mais très faible en termes de projets vraiment novateurs… »

Un dernier point sur le débat local / global que Pierre Veltz aide, décidément, à aborder avec mesure et intelligence. Je copie/colle, ce qu’il dit est limpide et puissant !

« Nous sommes aujourd’hui confrontés à une vague localiste puissante. Pour beaucoup de gens il y a désormais une sorte d’identité entre écologie et proximité. Mon point de vue sur la question est nuancé : oui, le local est un moyen puissant de susciter l’innovation, de fédérer les énergies, de mettre la société en mouvement ; non, le tout-local est une impasse, l’autonomie locale est une illusion et un risque.

Il faut rester conscient des interdépendances qui nous relient et qui traversent les territoires ; et il faut valoriser davantage les coopérations inter-territoriales, à toutes les échelles. Le climat et la biodiversité sont des biens publics mondiaux, et nous avons plus que jamais besoin d’une approche globale. Le drame est que les excès de la mondialisation industrielle et financière des décennies récentes (excès incontestables ; bien qu’il y ait aussi des réussites, notamment le fait d’avoir tiré de la misère un nombre sans précédent de personnes, ce qui n’est pas rien, tout de même !) ont dévalorisé l’idée même de mondialisation, au moment où nous en aurions le plus besoin. Les replis nationalistes sont dans l’air du temps, mais potentiellement dévastateurs. « 

Voilà voilà, tout ça me semble clair. En travaillant dans un cadre mondialisé pour l’insertion des jeunes, j’ai bon espoir de pouvoir compenser mon désastreux bilan carbone. En espérant que la mauvaise foi puisse aussi déplacer les montagnes !!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *