Atterrir, je commence !

Je vais démarrer je crois une série de post autour de l’atterrissage. C’est le titre de l’ouvrage fondateur de Bruno Latour, que je n’ai pas encore lu mais dont « j’intuite » qu’il propose des approches très compatibles avec les principes méthodologiques que tout bon consultant se devrait de posséder.

L’idée très générale c’est qu’on manque de mots, de concepts, pour nommer la période dans laquelle on rentre et qui bouleverse notre rapport au monde, nos manières de penser. Pour éviter que les contextes ne prennent leur revanche trop brutalement, il importe de savoir, de décrire, de nommer qui on est (j’en parlerai en m’appuyant sur les essais de Philippe Marchesin d’un côté, de Rémy Rioux et Achille Mbembé de l’autre) et de s’immerger là où on est. Pour tenter de faire décoller des pratiques avant que de faire atterrir des idées.

Mais je commence par un bête copier coller d’un papier du très décapant Gaspard Koenig, dont je ne partage pas toujours toutes les idées, mais que je me plais à lire régulièrement dans les Echos.

Il posait ce matin de manière limpide et beaucoup mieux que je pouvais l’écrire ce qu’il appelle la « tartufferie » de l’idée qui consisterait à penser que l’on peut à la fois garantir la croissance et l’impact.

J’y crois depuis longtemps et ce qui était à l’époque une pensée « critique », voire « radicale » est en train de se transformer en une quasi tarte à la crème ! Je rajouterai qu’il est quand même malheureux que dans le monde dans lequel on entre on s’acharne encore à défendre des modèles économiques qui combinerait rentabilité, croissance et impact. Alors qu’il y a tellement de modèles nouveaux à inventer fondés sur la réduction de la rentabilité, le « sacrifice » d’un retour financier compensé par quelque chose qu’il est justement compliqué de nommer (le bien être, la lenteur, le temps… !). C’est dans le partage de ce sacrifice entre des clients, la collectivité, des investisseurs, qu’il y a des pistes passionnantes à explorer.

A sa modeste manière, le réseau Initiative France, qui tenait son AG la semaine dernière, y participe, en proposant des prêts (remboursables) mais à 0% et sans garantie, portés par les forces vives d’un territoire. Sa longue expérience, les leçons tirés des réussites et des échecs de cette approche, font sens, beaucoup plus que le financement de la dernière technologie « impactante ».

Bref, je passe à la reproduction libre des propos de Gaspard Koenig, tiré des Echos du 6 juillet 2022. Pour ceux qui ne « liraient pas la suite », je recopie le passage clé ! « Moins de pouvoir d’achat, c’est plus de pouvoir sur soi : pouvoir de transformer et de réparer les objets ; pouvoir de penser hors du flux continu des sollicitations. Cette autolimitation est la condition de toute action écologique. Ce n’est donc pas pour sauver la planète qu’il faudrait réduire sa consommation. C’est en réduisant sa consommation et en redonnant du sens à son travail que l’on intégrera intimement l’exigence de préserver son écosystème. »

Sobriété ou pouvoir d’achat, il faut choisir

Gaspard Koenig

En campagne et dans les colonnes des journaux, tout le monde, même à droite, semble s’accorder sur la critique de la surconsommation et la nécessité de la sobriété, dont Emmanuel Macron a fait le premier « grand chantier » de la politique énergétique. Mais face à l’exercice du pouvoir et devant les défis quotidiens des Français, tout le monde, même à gauche, réclame davantage de pouvoir d’achat, objet de la première loi du nouveau quinquennat. Il est temps de dénoncer cette confortable tartufferie. L’Insee définit le pouvoir d’achat comme « le volume de biens et services qu’un revenu permet d’acheter » – c’est-à-dire la capacité à consommer. Donc accroître le pouvoir d’achat, c’est encourager la consommation. Difficile de réfuter ce syllogisme.

Il ne reste alors que deux attitudes intellectuellement cohérentes. La première consiste, dans une logique de croissance, à assumer la boucle vertueuse entre consommation, investissement et innovation. Guillaume Poitrinal, entrepreneur pionnier de la construction bas carbone, en fait la ligne directrice de son récent essai « Pour en finir avec l’apocalypse : une écologie de l’action », sincère et stimulant. Il assimile les comportements sobres à un « renoncement ». Il dresse le cruel portrait de Camille, une trentenaire branchée pro du dépouillement, du recyclage et du compost, dont la surépargne finit par nourrir la rente immobilière. Au contraire, « il faut de la richesse pour assurer la transition écologique ».

Guillaume Poitrinal plaide pour une meilleure information du consommateur, notamment en affichant l’impact carbone des produits, voire en instaurant un prix du carbone qui facilite les arbitrages. La hausse du pouvoir d’achat permettra de faire croître la demande pour les produits les plus respectueux de l’environnement, contraignant ainsi le capitalisme à devenir écologique. Il faut imaginer le consommateur heureux et responsable.

Tout autre est la perspective de l’écologie politique. Un de ses penseurs les plus influents, André Gorz, en a synthétisé les principes dans un article de 1992, réédité sous le titre « Eloge du suffisant ». Rejetant par anticipation l’expertise du climat, synonyme de domination technocratique, Gorz revendique une « culture du quotidien » qui permette de s’approprier son environnement immédiat. L’individu doit devenir maître de ses productions en définissant pour lui-même une norme du suffisant.

Moins de pouvoir d’achat, c’est plus de pouvoir sur soi : pouvoir de transformer et de réparer les objets ; pouvoir de penser hors du flux continu des sollicitations. Cette autolimitation est la condition de toute action écologique. Ce n’est donc pas pour sauver la planète qu’il faudrait réduire sa consommation. C’est en réduisant sa consommation et en redonnant du sens à son travail que l’on intégrera intimement l’exigence de préserver son écosystème.

L’écologie politique suppose des choix difficiles, qu’aucun responsable n’ose aujourd’hui formuler (y compris chez les Verts). A la multiplication sans fin de besoins artificiels se substitue la nécessité de satisfaire les besoins de base : l’instauration d’un revenu universel prime sur l’augmentation générale du niveau de vie. Cette mutation des valeurs, admet Gorz en dépit de ses origines marxistes, dépasse la question des rapports de classe. L’OFCE souligne d’ailleurs l’élasticité assez faible des émissions de GES par rapport aux revenus. On invitera les bourgeois à abandonner leurs week-ends en Italie ; les ménages, leurs écrans plats et les rappeurs, leur obsession pour les marques. La sobriété est universelle.

Mon stoïcisme galopant m’incline vers cette philosophie de la limite. Je ne vois pas en quoi elle serait incompatible avec une économie de marché concurrentielle où l’on accepte de payer le « prix des valeurs », pour reprendre l’expression des économistes Landier et Thesmar ; ni avec la conception libérale d’un Etat minimal, neutre vis-à-vis de tout objectif de croissance. Elle suppose en revanche de débureaucratiser radicalement notre système normatif, pour permettre à chacun de tracer sa route hors des circuits balisés. Voilà qui résoudrait le paradoxe de Camille : plutôt que d’épargner plus, elle travaillera moins.

Que l’on soit du côté de Poitrinal ou de Gorz, une clarification personnelle et collective s’impose. On ne peut pas à la fois distribuer des chèques et appeler à baisser le chauffage. Sobriété ou pouvoir d’achat, il faut choisir.

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