Je t’aide moi non plus

Je rends compte dans ce post d’un intéressant pavé rédigé par Philippe Marchesin, qui a trouvé un titre dont je suis jaloux : « je t’aide moi non plus ».

Il fait partie d’une trilogie (purement de mon invention) qui démarrerait par la revanche des contextes, le meilleur livre du monde sur la coopération internationale et s’achèverait sur le très bon opus de Rémy Rioux et Achille Mbembe, « Pour un monde en commun ». Ce dernier redonne de l’espoir et ouvre sur l’idée que la critique est importante, mais n’est utile que si elle permet de construire. Il « boucle » sur la revanche des contextes en proposant à la coopération internationale, non pas « d’atterrir » dans les contextes où elle agit, mais de s’inspirer, d’apprendre, dans ses méthodes, ses modes d’interventions, de pratiques, d’histoires, de sciences… « africaines ».

Ces 3 ouvrages sont denses et le mieux reste de les lire. Ils font cela dit l’objet de nombreux podcasts en ligne.

Avant de rentrer dans le détail du contenu de ce livre, quelques propos liminaires :

  • Philippe Marchesin part d’une notion qui nous parle beaucoup chez Initiative France, la gratuité, qui fonde l’imaginaire de l’aide. Hors, c’est un cliché bien connu des marketeux de chez Google, « Quand c’est gratuit c’est toi le produit » (ou chez les marketeux de chez Danone : le fromage est gratuit dans le piège à souris ). Autrement dit, il importe de sérieusement se poser la question de l’intérêt du donneur, à partir du moment où il propose l’aide gratuitement. Entre parenthèse, les assemblées générales, conseils d’administration ou pots entre collègues d’Initiative France font partie des lieux les plus stimulants de la réflexion sur le sens de la gratuité !
  • De la même manière que Jean Pierre Olivier de Sardan, le grand mérite de ce livre est de prendre au sérieux les contextes de déploiement, mais aussi de conception, de l’aide. Non, cela ne va pas de soi. Non, aucun expert n’a le don d’imaginer ce qui fonctionnerait « naturellement » avant de le « redescendre » dans un contexte qu’il s’agirait de travailler. L’appréhension, la prise en compte des « contextes », de déploiement mais aussi (j’incite) de conception demande du temps, de la méthode, de l’effort.

  • L’autre mérite de ce livre c’est de s’attarder sur un domaine pointu, au travers d’une étude longue (600 pages), sérieuses, documentée, essentiellement à partir d’entretiens avec des personnes. Ca résonne fortement avec les pratiques que nous avions au sein de Synergies Créateurs, partir de la parole, des pratiques, de praticiens plutôt (ou au moins en complément) des institutions dans lesquelles ils agissent. On sent dans ce livre l’immersion, la parole « chaude ». Complétée par des parcours biographiques, des faits (même si les chiffres sont étonnamment tous datés). Etonnamment, l’étude est quasi entièrement « à charge », là où il aurait été agréable que la richesse des intervenants dégagent une impression de complexité. Rémy Rioux et Achille Mbembé sont plus crédibles dans leurs échanges sur cet aspect.

Surtout, il serait intéressant de « confronter » cette analyse à charges aux tendances, réflexions, faits plus récents que ceux cités. Il reste une étude très fouillée, salutaire pour tous les professionnels de l’aide au développement, qui réussit à montrer comment les pratiques « locales » font système.

Première partie – l’aide intérêt

Ce à quoi s’attache Philippe Marchesin dans un premier temps, c’est de fouiller la relation entre le donner et le receveur. En partant du principe qu’il y a toujours un intérêt pour les deux parties et qu’il est très important de le reconnaître, de l’assumer et de le transformer en un échange, un dialogue.

De ce point de vue, la mesure de l’impact est vaine (au mieux peut on mesurer les activités réalisées), de même qu’une recherche infinie d’adaptation des concepts. Il est beaucoup plus efficace de remplacer ces recherches par la construction d’une relation de coopération basée sur l’immersion des deux parties l’une chez l’autre pour la conception et la mise en oeuvre.

Philippe Marchesin rentre ensuite dans la profondeur historique des « donneurs », en commençant par un recensement exhaustif (et parfois un peu fastidieux) des hommes : présidents de la république, haute fonction publique, ministres, directeurs de l’AFD ! Le message principal c’est que très peu d’entre eux ont une expérience dans le développement (et que très peu d’entre eux poursuivent leur carrière dans le développement), mais qu’ils viennent essentiellement de Bercy, après une formation à l’ENA (ce qui pourrait éclairer la culture du conformisme, de la note et du rapport au risque).

Il poursuit par l’analyse des institutions, démontrant que la logique d’aide vient historiquement d’une volonté des pays donneurs plutôt que des « receveur » (qui préféreraient autant une relation basée sur la vente au prix du marché !). Racontant par le détail le passage du ministère de la « coopération », un « petit » ministères orienté vers le « développement » à celui du ministère des affaires étrangères. L’évolution d’une logique de « développement des communautés » vers le transfert d’une « expertise française » (disons « top down » pour caricaturer). C’est typiquement une évolution qui me semble en train d’évoluer.

Ces incursions en terre historique sont salutaires pour les intervenants/experts de la coopération. De la même manière que « le premier truc que doit apprendre quelqu’un qui est accompagné c’est comment fonctionne celui qui l’accompagne » (1ere leçon de l’AFEST et base de « la revanche des contextes »), il est fondamental (et trop peu intégré à la formation des experts) de savoir « d’où l’on vient », ce que l’on projette, autant que de s’intéresser à celui qui reçoit.

En redescendant un peu plus l’échelle de l’intervention, c’est au tour des intervenants/salariés d’être décortiqué, révélant une absence de corps homogène partageant un même métier.

La critique de la mise en oeuvre de l’aide est assez « convenue », largement partagée, et mériterait là aussi d’être actualisée. Les passages sur l’opacité, ne serait ce que du montant global de l’aide, sont croustillants. Les techniciens les plus pointus y liront avec intérêt la distinction entre l’aide « réelle » et l’aide « masquée » élaborée par Coordination Sud mais le plus intéressant est probablement ce que cette mise en oeuvre expliciter dans le double intérêt recherché par les « donneurs » : la logique d’influence d’une part (ministère des affaires étrangères) et celle de l’intérêt, de la diplomatie économique ; la logique de l’offre (conception par le bailleur avant une phase d’appropriation, taux de retour de l’aide de 70 à 80% sous la forme de contrats de services, d’équipement indépendamment du caractère lié ou non de l’aide),

Je ne m’étends pas sur les passages qui évoquent les « coopérants », et sur le glissement sémantique qui fait parler aujourd’hui « d’experts ». J’ai toujours, comme beaucoup de collègues, eu des difficultés avec ce terme, qui renvoie à un transfère de « celui qui sait ».

Au final, rien d’incroyable bien sur, mais une réflexion qui oblige à se poser la question de l’intérêt recherché derrière l’aide. Ca évite une vision un peu naïve d’un continuum qui partirait de méchantes boites privées capitalistes mues par le seul profit jusqu’à un domaine d’aide publique entièrement mobilisé par l’intérêt supérieur en passant par des « social business » qui essayeraient de faire la part des choses ! Chacun a à gagner à expliciter et communiquer l’intérêt qu’il recherche, que ce soit de l’influence ou du retour.

Après avoir exploré l’aide sous l’angle de l’intérêt que peut y trouver le donneur, la deuxième partie du livre s’attache à analyser en détail le contrat de coopération, l’échange que représente l’aide, qui fait toujours partie d’une relation entre donateur et receveur qui la dépasse.

Le receveur n’est pas dupe et essaye de retirer le maximum de la relation. Philippe Marchesin détaille les intérêts du donateur (économique, diplomatique ou stratégique) et ceux du receveur (sécuritaire, économique, diplomatique, à caractère personnel et revient sur le sujet de l’évaporation de l’aide).

Le grand intérêt de ce pavé c’est d’insister sur la dimension « transaction » de l’aide, une négociation entre 2 parties qui peut être le support à une coopération si les intérêts des uns et des autres sont compris et explicités et si l’on abandonne la vision « techniciste » d’une aide qui serait un simple flux d’argent et d’expertise de l’un vers l’autre. Il y manque de mon point de vue un éclairage sur des bonnes pratiques, des « choses » qui se passent bien, les évolutions importantes en cours dans le domaine de l’aide publique au développement et un benchmark avec des pratiques d’autres coopérations. Mais au final, un ouvrage salutaire qui amène à s’interroger sur sa pratique. En gardant bien en tête les deux conclusions de Rémi Rioux et d’Achille Mbembe : 1) la critique est importante, nécessaire, si elle permet de construire et 2) l’important ce n’est pas d’atterrir, mais d’apprendre de l’Afrique, de s’irriguer de son histoire, ses sciences, ses approches pour construire ses interventions. Un pas de côté qui reste à construire !

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