Elevation

Il y a 2 types de films ou de pièces qui m’émeuvent. Ceux qui parlent des relations père filles et ceux qui parlent d’entrepreneuriat. Sans que ce soit forcément un grand film, « Rumba la vie » a fait le job sur le premier thème. Sur le second, la pièce Elevation est un petit bijou de Mourad Merzouki, présenté au théâtre Mohamed V de Rabat dans le cadre du festival de cirque Karacena de l’incroyable école Shemsy.

Ce qu’en dit le Pitch officiel

Rassemblant les énergies, Elévation raconte cette jeunesse qui, se jouant des différences de chacun, se retrouve pour créer et s’élever ensemble. Ici, ces jeunes artistes expriment une histoire aussi sensible que puissante autour du partage et des rencontres permettant à chacun, quel que soit son parcours, de progresser. Avec une scénographie rappelant l’intérieur d’un atelier, les objets prennent vie pour devenir prétexte à création. Mêlant les disciplines artistiques, ce spectacle est une véritable ode au vivre-ensemble ! »Elevation » (ENC Shems’y/ENSATT Lyon/Pôle en Scène)

Quelques mots de contexte (pour éviter qu’il ne prenne sa revanche)

Au début était l’AMECIP, une association d’aide aux enfants précaires, qui existe depuis plus de 25 ans.

Cette association est à l’origine d’une école de cirque, Shemsy, il y a presque 15 ans. Cet art y est utilisé comme une voie de réalisation de soi, d’appropriation de son corps et d’insertion, depuis presque 15 ans. La formation de 3 ans débouche sur un diplôme d’Etat.


Je quote le site : « Le principe de formation adopté est celui de l’alternance entre des temps de formation à l’école nationale de cirque et des temps professionnels de spectacle, comme artiste et en régie technique, permettant d’explorer les différentes facettes du métier d’artiste dans le processus de formation. Ce mode de formation confronte les jeunes apprentis à la réalité du métier d’artiste de cirque et les incite à prendre conscience de l’importance d’un projet commun pour l’épanouissement individuel, de la nécessité de s’approprier un langage corporel et artistique singulier pour exprimer le monde qui les entoure. ». J’y retrouve beaucoup d’éléments de langage d’une école de danse qu’a suivi notre fille cadette à Nantes et qui abordait l’art comme un moyen de réalisation de soi et un moment de dépassement individuel pour la réussite d’un projet collectif.


En 2020, Shems’y compte 55 lauréats, 100% d’insertion professionnelle, 35 apprentis artistes en formation professionnelle, 80 jeunes en classe préparatoire au concours d’entrée et 200 enfants en socialisation chaque année.

Bref, il y a dans cette école du temps long, du focus, des résultats et un aller-retour qu’on sent permanent entre la confrontation au réel et la construction de pédagogies adaptées.

Et c’est de ce petit « cocon » qu’est né Karacena, une biennale des arts du cirque et du voyage. Je « quote » la aussi, car c’est mieux dit par eux que par moi :

De l’apprentissage artistique à la compétence artistique, la preuve par Karacena.

« Karacena, biennale des arts du cirque et du voyage, offre une plate-forme de première importance dans cette stratégie d’alternance en abordant des situations professionnelles variées, de l’intervention urbaine au spectacle sous chapiteau, de la présentation collective à la partition individuelle, du mouvement chorégraphié à la prouesse spectaculaire en passant par l’interprétation dramatique. Karacena est également un temps d’échanges interculturels par la réalisation de spectacles associant des artistes d’horizons professionnels variés et d’origines culturelles largement marquées par la Méditerranée (France, Maroc, Allemagne, Espagne, Portugal, Italie…). Depuis septembre 2009, l’École Nationale de Cirque Shems’y est un lieu de résidences artistiques et pédagogiques de compagnies de cirque européennes en partenariat avec l’Institut Français du Maroc. Shems’y accueille également les jeunes compagnies professionnelles marocaines qui ont besoin de développer de nouvelles créations et de les répéter. Shems’y développe également des projets de création artistique avec les apprentis en formation (projet Awal Qalam, d’écriture et de production de formes spectaculaires et innovantes). »

Bref, c’est une démonstration presque idéale de la mobilisation des principes d’effectuation pour provoquer de l’innovation sociale ! Pour reprendre les termes du récent billet du toujours excellent Philippe Silberzahn (à lire ici) cette expérience combine exploration et exploitation. C’est par l’action, la réalisation que nait l’innovation. Un long et patient travail, la création d’un cadre qui rend possible un travail en commun entre des compagnies européennes et de jeunes artistes marocains plutôt que par une longue phase de réflexion qui aurait abouti d’un concept magique et qui aurait ensuite été mis en oeuvre.

… Et au final, ça nous élève

En tant que spectateur, ce qui ressort du spectacle, au delà de sa grande beauté et maitrise esthétique, c’est une mise en scène de l’accompagnement ! Ou plutôt d’un type d’accompagnement. Je ne parle pas ici de l’accompagnement « généraliste », mobilisable dans des parcours de type FEST (formation en situation de travail) pour l’accompagnement à l’entrepreneuriat, qui repose sur une capacité à préparer, suivre et débriefer des expériences vécues, à leur donner une valeur pédagogique. Nul besoin pour cela d’avoir été soi même entrepreneur ni d’avoir une très haute technicité dans le métier.

Dans un deuxième type d’accompagnement au contraire, que l’on peut appeler « mentorat » si l’on veut, la maitrise du métier, l’expérience vécue est essentielle. Je la connais bien dans le monde de l’entrepreneuriat, je l’ai vu à l’oeuvre dans le monde du cirque à l’occasion de ce spectacle ! Le fond dans ce cas c’est de mobiliser sa distance à l’autre, qui est à la fois proche (les artistes avaient à peu près le même âge, partageaient une passion…) et loin (les artistes de l’ENSATT de Lyon avaient clairement une maitrise technique acquise depuis plus longtemps) pour l’ « élever » plutôt que de »l’écraser » (que ce soit par des injonctions, du jargon excessif, une utilisation de l’autre comme un faire-valoir »…).

Et alors c’est vraiment ça qui était beau dans ce spectacle. L’impression du partage par les artistes d’un « destin commun », du partage d’un espace, des sourires en coin, l’impression que chacun recherchait le geste le plus abouti à son niveau, et aidait l’autre à le trouver.

L’inverse en fait de certains spectacles de danse pour enfants où le/la prof peut avoir tendance à se servir de ses élèves pour « briller », « démontrer »…

Depuis que j’ai un fille designer, je suis également plus sensible au « beau », à l’importance de l’esthétique, de la forme, pour faire passer des messages. Ce qui est évident et simple est en général beau, mais pas toujours facile à décrire avec des mots ! Je m’en rends compte en écrivant ce billet, comme je m’en rends compte lorsque j’essaye d’expliquer « l’évidence » du modèle associatif d’Initiative France dans les territoires ! Mais c’est une autre histoire… !

En état de sobriété avancée

Super Janco a encore frappé ! Et cette fois aux Universités d’Eté du Mouvement Impact France. Au rythme où vont les choses ça va bientôt paraître ringard et conservateur de parler de sobriété.

Le Mouvement Impact France, ex MOUVES, a toujours été un très sympathique et stimulant repaire d’entrepreneurs « à impact » de tout poil. Qui avait tout de même il faut bien le reconnaitre une légère tendance à la startupisation et la dépolitisation du débat sur l’impact. Avec son corollaire « d’évidence » : « on peut faire de l’impact sans sacrifier la rentabilité et la croissance ». So 2021 ! Les modèles voyageurs ont changé et sans vouloir faire mon malin, je me sens beaucoup moins seul à penser que non, face au mur, aux enjeux climatiques et énergétiques, on ne peut pas tout combiner. Que quelqu’un, quelque part, va devoir faire un sacrifice, que ce soit l’entrepreneur, l’actionnaire, le client, la collectivité. Et alors Janco superstar a eu 2 très belles sorties à ces universités :

  • une définition très pédagogique des formes d’économies d’énergie. C’est pas compliqué, la première manière, la plus simple et confortable, c’est l’efficacité énergétique (on consomme moins de ressources pour produire ou consommer, on a plus de lumen par watt, plus kilomètre par litre d’essence…). Ca fait plaisir à tout le monde mais la bonne nouvelle c’est qu’il n’est plus obligatoire aujourd’hui de démontrer que ça ne suffit pas. La deuxième manière, c’est la sobriété. Une acceptation planifiée et désirée de réduire son usage d’un service ou d’un confort (on baisse un peu le chauffage ou la clim, on renonce à un voyage en avion…). C’est plus difficile mais c’est désiré. Et la troisième manière, c’est la pauvreté. La pauvreté c’est comme la sobriété mais ce n’est pas désirée (je renonce au voyage en avion non pas parce que socialement et physiquement c’est quand meme plus sympa de faire une randonnée à vélo, mais parce que le prix du billet a été multiplié par 10 ou que les vols sont rationnés).
  • un constat « physique » implacable. Pour contenir le réchauffement à 2 degrés (ce qui provoquerait déjà des trucs pas très rigolos), il va falloir réduire l’utilisation de l’énergie de 5% par an et en conséquence la croissance de 2% par an (soit l’équivalent de l’impact du covid).

Ca pose l’enjeu exactement au bon endroit pour les entrepreneurs à impact. Certes, il reste intéressant de trouver des voies d’efficacité, d’amélioration mais le vrai enjeu, la vraie excitation, le vrai défi, le vrai plaisir à entreprendre c’est la recherche de nouveaux modèles, qui créent du désir et de l’envie, qui permettent la sobriété plutôt que la pauvreté. Ca veut dire aussi qu’innover pour démontrer que c’est possible, chercher des chemins de traverse… prend un autre sens.

La vraie nouveauté je trouve, probablement parce que le constat est peu polémique et aujourd’hui très partagé, c’est que peu à peu, l’ensemble des professionnels, des chercheurs, des politiques, commencent à se mouler dans ce type de raisonnements. Les financiers sont encore en retard. Le discours moyen reste celui au mieux d’une réduction de la rentabilité pour gagner en impact. Mais le jour où l’intelligence des gestionnaires de fonds se dédiera à des modèles compatibles avec une économie qui se contracte de 2% par an, on aura fait un énorme pas.

Il semble que les générations qui arrivent aient « embarqués » cette vision du monde. Ca donne de l’espoir !

Je t’aide moi non plus

Je rends compte dans ce post d’un intéressant pavé rédigé par Philippe Marchesin, qui a trouvé un titre dont je suis jaloux : « je t’aide moi non plus ».

Il fait partie d’une trilogie (purement de mon invention) qui démarrerait par la revanche des contextes, le meilleur livre du monde sur la coopération internationale et s’achèverait sur le très bon opus de Rémy Rioux et Achille Mbembe, « Pour un monde en commun ». Ce dernier redonne de l’espoir et ouvre sur l’idée que la critique est importante, mais n’est utile que si elle permet de construire. Il « boucle » sur la revanche des contextes en proposant à la coopération internationale, non pas « d’atterrir » dans les contextes où elle agit, mais de s’inspirer, d’apprendre, dans ses méthodes, ses modes d’interventions, de pratiques, d’histoires, de sciences… « africaines ».

Ces 3 ouvrages sont denses et le mieux reste de les lire. Ils font cela dit l’objet de nombreux podcasts en ligne.

Avant de rentrer dans le détail du contenu de ce livre, quelques propos liminaires :

  • Philippe Marchesin part d’une notion qui nous parle beaucoup chez Initiative France, la gratuité, qui fonde l’imaginaire de l’aide. Hors, c’est un cliché bien connu des marketeux de chez Google, « Quand c’est gratuit c’est toi le produit » (ou chez les marketeux de chez Danone : le fromage est gratuit dans le piège à souris ). Autrement dit, il importe de sérieusement se poser la question de l’intérêt du donneur, à partir du moment où il propose l’aide gratuitement. Entre parenthèse, les assemblées générales, conseils d’administration ou pots entre collègues d’Initiative France font partie des lieux les plus stimulants de la réflexion sur le sens de la gratuité !
  • De la même manière que Jean Pierre Olivier de Sardan, le grand mérite de ce livre est de prendre au sérieux les contextes de déploiement, mais aussi de conception, de l’aide. Non, cela ne va pas de soi. Non, aucun expert n’a le don d’imaginer ce qui fonctionnerait « naturellement » avant de le « redescendre » dans un contexte qu’il s’agirait de travailler. L’appréhension, la prise en compte des « contextes », de déploiement mais aussi (j’incite) de conception demande du temps, de la méthode, de l’effort.

  • L’autre mérite de ce livre c’est de s’attarder sur un domaine pointu, au travers d’une étude longue (600 pages), sérieuses, documentée, essentiellement à partir d’entretiens avec des personnes. Ca résonne fortement avec les pratiques que nous avions au sein de Synergies Créateurs, partir de la parole, des pratiques, de praticiens plutôt (ou au moins en complément) des institutions dans lesquelles ils agissent. On sent dans ce livre l’immersion, la parole « chaude ». Complétée par des parcours biographiques, des faits (même si les chiffres sont étonnamment tous datés). Etonnamment, l’étude est quasi entièrement « à charge », là où il aurait été agréable que la richesse des intervenants dégagent une impression de complexité. Rémy Rioux et Achille Mbembé sont plus crédibles dans leurs échanges sur cet aspect.

Surtout, il serait intéressant de « confronter » cette analyse à charges aux tendances, réflexions, faits plus récents que ceux cités. Il reste une étude très fouillée, salutaire pour tous les professionnels de l’aide au développement, qui réussit à montrer comment les pratiques « locales » font système.

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Bonne pomme

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais c’est fou comme les bonnes nouvelles s’accumulent en ce moment.

L’âge de la retraite, d’abord. Pour des cinquantenaires comme moi qui ont navigué entre indépendance, salariat, bénévolat, statuts exotiques dans différents pays, c’est l’assurance de pouvoir continuer à travailler aux évolutions du monde pendant encore au moins une vingtaine d’années.

Le climat ensuite. Bon, a va dans un mur, c’est vrai. Mais ce qui change vraiment c’est que ça y est, tout le monde s’y intéresse et contribue, à son échelle, à chercher de nouvelles manières de consommer, de produire, de vivre en société. Je trouve très intéressant d’observer comment la logique de sobriété est en train de remplacer/compléter celle de l’impact. Tout ca commence à sentir la sincérité et le pivot, sous la seule pression qui vaille, celle des consommateurs/électeurs/citoyens.

Du plus macro au plus micro, 3 réjouissantes nouvelles qui en témoignent :

  • Tout d’abord, une initiative qui me tient très à coeur, le soutien à une très belle ferme libanaise en permaculture qui a la très bonne idée de faire une campagne de crowdfunding pour distribuer les excédents de pomme à un orphelinat libanais. Une excellente manière de faire circuler l’argent, en toute confiance. A lire et à faire circuler sur https://www.helloasso.com/associations/zaatar-association/collectes/participez-a-la-distribution-de-pommes-bio-au-liban
  • Une démarche ambitieuse dont je ne suis que sociétaire, mais dont je trouve la gouvernance et la logique passionnante à suivre. Celle de « C’est qui le patron » qui s’étend à de nouveaux secteurs de l’économie, dont la banque. Difficile encore de voir ce qui va en sortir, mais à suivre sur ce lien. J’adore ce type de gouvernance qui rend le consommateur acteur, j’attends avec intérêt de voir comment cette dynamique va se prolonger dans une gouvernance qui intègre aussi entreprises, collectivités, pouvoirs publics…
  • Une démarche de l’ENS avec laquelle je n’ai aucun lien (en dehors du fait que mon ainée de fille est diplômée de PSL) mais qui démontre qu’au delà des intéressantes bifurcations de leurs élèves, les grandes écoles se prennent au jeu. Combiner « incubateur », « recherche » et « engagé » dans un même titre, ça fait plaisir ! A lire sur le site du Monde

La petite bande

C’est statistiquement assez improbable, mais au cas où des lecteurs de ce billet seraient aussi des spectateurs sur le point d’aller voir la dernière livraison du réalisateur Pierre Salvadori, je dois prévenir qu’il y a ci-dessous quelques spoilers.

Il se trouve que « la Petite Bande » passait hier au cinéma Atlas de Rabat et que dans la torpeur de la fin d’été marocaine nous avons pris un grand plaisir à découvrir les aventures de ce groupe d’écoliers mettant le feu à une usine, enlevant un patron pollueur (mais qui donne à des associations) et le torturant. On s’est réjouit, sur une bande originale enlevée, de l’accident de voiture mortel dudit patron causé par la digestion délicate de l’eau de la rivière polluée par son usine.

C’est très questionnable moralement, un peu dérangeant, mais le film est excellent, les paysages corses splendides et au fond, ce que j’en retiens c’est l’impression d’une inertie qui est en train de fortement évoluer.

Ce que le film met en scène, c’est une génération dont les motivations environnementales, pas forcément fondées sur de la science, sont « ancrées » et spontanées. Une génération qui agit, qui prend position et met en place des stratégies évoluées sans recours à la technique et à la science. Qui déteste, à mort (au sens littéral) l’atteinte à l’environnement mais aussi, surtout, la fausseté des comportements « hypocrites », les discours polis du chef d’entreprise sur l’attention à ne pas polluer et le don à des associations au moment même où il ne prend pas soin de la rivière. La tonalité du film laisse à penser que c’est normal, que les enfants font ce qu’il faut, que le patron n’a que ce qu’il mérite.

C’est évidemment outrancier, caricatural, c’est une comédie, il y a beaucoup d’autres messages derrière. Mais ce que j’en retiens pour moi c’est que l’inertie change. On ne pourra plus, face aux consommateurs, aux entrepreneurs, aux salariés, aux décideurs de demain qui sont les enfants d’aujourd’hui, recourir au discours rassurant de la réconciliation entre écologie et économie, de la croissance et de la durabilité. Qu’on le veuille ou pas, ils n’en voudront pas. Et ils auront pour eux des manifestations climatiques, physiques, de moins en moins discutables. C’est ce qui rend ce « mur », ce contexte, très nouveau.

C’est un peu flippant pour un vieux comme moi. Mais c’est aussi très excitant d’imaginer les nouveaux modèles économiques, les nouvelles postures, les nouvelles manières de gérer les compromis, les nouveaux enjeux de mode de vie, de rapport au travail…

Il y a un moment que j’attends depuis plusieurs années et qui est en train d’arriver. Celui où les « raisonnables », à la recherche de la modération et de l’équilibre (bref les mecs comme moi !), intègrent véritablement l’enjeu de la sobriété dans leurs plans, parlent avec les soi-disant « amish » et s’appuient sur les ptits djeunes qui déboulent sur le marché du travail pour trouver les solutions nouvelles au monde qui s’annonce. Il y a encore du boulot, mais l’enjeu commence au moins à être présenté, quantifié (je rendrais compte dès que je l’aurai fini du passionnant rapport sur les inégalités mondiales de Lucas Chancel et de sa bande de Picketty boys and girls) et donc affrontable

C’est qui le bosse ?

Depuis une trentaine d’années que je bosse, j’ai très rarement eu de « boss », ou plutôt un mélange systématique de pote et de bosse, des gens avec qui je pars à l’aventure. J’ai longtemps eu le rôle du mec carré qui cadre et fait atterrir les idées folles de visionnaires de génie ! Et de temps en temps j’ai pris le rôle du mec visionnaire m’auto-cadrant.

Depuis 2 ans, je vis une aventure très particulière car j’ai non pas un, mais deux « bosses ». Qui ont eux même d’autres bosses, des N+ quelque chose comme on dit. Un truc de fou !

Cette étrange introduction est juste le prétexte pour parler de 3 sujets que j’avais du mal à relier les uns aux autres :

1 ) Initiative France (mon 1er boss) tenait son assemblée générale il y a 15 jours. Toujours un moment magique, avec des centaines de présidents, directeurs, unis dans un joyeux bazar professionnel et créatif au service du renouvellement permanent de ce réseau unique en son genre. Un point concernait l’impact et sa prise en compte dans les critères d’intervention des associations de prêt d’honneur sur les territoires. Le réseau Initiative soutient des entrepreneurs « de tous les jours », des commerçants, des artisans, pas forcément des djeunes développant des « startupaimpact ». Mais c’est justement auprès de ces entrepreneurs de tous les jours, que se construit patiemment l’impact territorial. Le conseil d’administration du réseau a pris une position que je trouve excellente. Pas d’imposition, pas de critères relevant du « green/social – washing » et souvent difficiles à évaluer, mais l’obligation de faire du thème de l’impact un sujet de débat, de réflexion, de progrès au sein de ses instances de décision. C’est à mon avis une clé une condition sine qua non. C’est au sein des gouvernances, aussi locales que possibles, des organisations, que se construit l’impact. C’est aussi en observant où la valeur/l’argent est redistribuée qu’on peut se faire une idée de l’impact. Le modèle Initiative dans lequel la valeur reste sur le territoire, où les flux financiers circulent à 0%, ça a du sens.

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Atterrir, je commence !

Je vais démarrer je crois une série de post autour de l’atterrissage. C’est le titre de l’ouvrage fondateur de Bruno Latour, que je n’ai pas encore lu mais dont « j’intuite » qu’il propose des approches très compatibles avec les principes méthodologiques que tout bon consultant se devrait de posséder.

L’idée très générale c’est qu’on manque de mots, de concepts, pour nommer la période dans laquelle on rentre et qui bouleverse notre rapport au monde, nos manières de penser. Pour éviter que les contextes ne prennent leur revanche trop brutalement, il importe de savoir, de décrire, de nommer qui on est (j’en parlerai en m’appuyant sur les essais de Philippe Marchesin d’un côté, de Rémy Rioux et Achille Mbembé de l’autre) et de s’immerger là où on est. Pour tenter de faire décoller des pratiques avant que de faire atterrir des idées.

Mais je commence par un bête copier coller d’un papier du très décapant Gaspard Koenig, dont je ne partage pas toujours toutes les idées, mais que je me plais à lire régulièrement dans les Echos.

Il posait ce matin de manière limpide et beaucoup mieux que je pouvais l’écrire ce qu’il appelle la « tartufferie » de l’idée qui consisterait à penser que l’on peut à la fois garantir la croissance et l’impact.

J’y crois depuis longtemps et ce qui était à l’époque une pensée « critique », voire « radicale » est en train de se transformer en une quasi tarte à la crème ! Je rajouterai qu’il est quand même malheureux que dans le monde dans lequel on entre on s’acharne encore à défendre des modèles économiques qui combinerait rentabilité, croissance et impact. Alors qu’il y a tellement de modèles nouveaux à inventer fondés sur la réduction de la rentabilité, le « sacrifice » d’un retour financier compensé par quelque chose qu’il est justement compliqué de nommer (le bien être, la lenteur, le temps… !). C’est dans le partage de ce sacrifice entre des clients, la collectivité, des investisseurs, qu’il y a des pistes passionnantes à explorer.

A sa modeste manière, le réseau Initiative France, qui tenait son AG la semaine dernière, y participe, en proposant des prêts (remboursables) mais à 0% et sans garantie, portés par les forces vives d’un territoire. Sa longue expérience, les leçons tirés des réussites et des échecs de cette approche, font sens, beaucoup plus que le financement de la dernière technologie « impactante ».

Bref, je passe à la reproduction libre des propos de Gaspard Koenig, tiré des Echos du 6 juillet 2022. Pour ceux qui ne « liraient pas la suite », je recopie le passage clé ! « Moins de pouvoir d’achat, c’est plus de pouvoir sur soi : pouvoir de transformer et de réparer les objets ; pouvoir de penser hors du flux continu des sollicitations. Cette autolimitation est la condition de toute action écologique. Ce n’est donc pas pour sauver la planète qu’il faudrait réduire sa consommation. C’est en réduisant sa consommation et en redonnant du sens à son travail que l’on intégrera intimement l’exigence de préserver son écosystème. »

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Et si l’on tentait le saut en lenteur ?

Tout a commencé quand ma fille Natacha a démarré son CIFRE dans un incubateur parisien de la start up nation et a entrepris de me déconstruire ce que je pensais être indéconstructible, le « Pitch ». En tant que responsable d’une plate forme de financement de projets innovants, faire un bon Pitch, c’était le graal. Résumer en 15 minutes, 5 minutes ou 30 secondes un projet complexe me semblait être la quintessence de l’acte entrepreneurial. Pas entièrement à tort d’ailleurs. Le « métier » de l’entrepreneur ne consiste-t-il pas à agréger autour de lui une foultitude de prospects, fournisseurs, partenaires, salariés, appuis, financeurs… pour lesquels tout ce qu’il a à vendre c’est une bonne histoire, de nature à créer la confiance et l’enthousiasme. Mais voilà, ce Pitch est devenu une mode, et trop nombreux sont les conseillers, financeurs de l’entrepreneuriat qui n’évaluent plus que l’art oratoire et pas assez les véritables compétences entrepreneuriales. Car s’il y a bien une leçon que j’ai gardée de mon passé dans la start up nation, c’est la valeur du temps. Seuls submergent ceux qui savent durer, s’engager sans relâche, des mois et des années durant, confiants dans leur étoile et dans leur vision. J’ai très rarement observé de « coups », de projets réussis à coup de millions investis au premier jour. L’opiniatreté et la constance dans l’effort sont, heureusement, les 2 valeurs cardinales. Ca n’empêche pas l’esbroufe, le charisme, la chance… mais tout ça sans patience a peu de chance d’aboutir.

Pepitein

En libanais, bonjourein c’est deux fois bonjour. Et du coup pepitein c’est double pépites.

Ce n’est donc pas une, mais deux très jolies surprises découvertes aujourd’hui que je vous livre dans ce post.

La première est arrivée à 18h55 sous la forme d’un lien YouTube et reprend les visions et le parcours d’une certaine Natacha R, ma doctorante préférée. Elle y parle de sa thèse, de territoire, de géographie, de lien entre des parcours et des stratégies de commerçants et les dynamiques territoriales. C’est magnifique, ca valorise les approches les plus « terrains », les plus intimes, ça permet de reconstruire et de comprendre des flux et des politiques « macros », de réfléchir à l’implication des bénéficiaires dans les gouvernances des politiques publiques qui les concernent. Ca achève de me convaincre de la nécessaire mobilisation des sciences sociales ! Ca parle aussi du quotidien d’une thésarde en CIFRE, au sein de Paris&Co, du lien entre la recherche et une association de développement économique. A voir d’urgence sur https://www.youtube.com/watch?v=iIu1cL6CqM8

La deuxième est arrivée dans la foulée, à 19h, sous la forme d’une projection à l’Institut Français de Rabat, du magnifique film de Simone Bitton, Ziyara. le magazine Tel Quel en parle beaucoup mieux que je ne pourrais le faire (https://telquel.ma/2022/03/04/documentaire-ziyara-simone-bitton-a-la-recherche-dune-memoire-perdue_1758180), mais en 2 mots le pari c’est de faire parler exclusivement des marocains musulmans, en particulier des gardiens de cimetière juif (de la mémoire juive), mais aussi d’anciens prisonniers politiques ou des chercheurs, des jeunes et des commerçants, sur leur relation aux « juifs » et sur la part de judéité du Maroc et de ses habitants. Dans un moment saturé par la lecture politique et conflictuelle de cette relation, ce film est un petit bijou sur la fraternité et le vivre ensemble.

Le sens de la FEST

Il y a une bonne vingtaine d’années, j’officiais dans une improbable association, Synergies Créateurs. Notre boulot, c’était de repérer toutes les expériences, les pratiques d’associations, de réseaux, de gens… qui s’intéressaient à l’accompagnement entrepreneurial, de les réunir autour d’une table, avec de la bonne bouffe et un bon modérateur et d’assurer un secrétariat rigoureux des échanges pour garantir la qualité de la prise de parole et un cadre bienveillant. On avait deux principes : « l’essentiel, c’est dans les cuisines » qu’on avait repris à l’improbable Fondation pour le Progrès de l’Homme et la participation des gens en tant que personnes, porteuses d’une pratique plutôt que de représentants de leur institution.

C’était assez pionniers à l’époque. Laborieux, « rugueux ». On faisait plus ou moins du design thinking, du scrum, de l’agilité mais on avait pas les mots pour ça !

Ca a fondé je me rends compte tout ce que j’entreprends aujourd’hui, que ce soit en tant qu’entrepreneur ou qu’expert/consultant. Surtout, ça m’a fait rencontré un tas de marginaux sécants, une catégorie que représente à merveille une certaine Françoise B, cadre du ministère de l’emploi en France, « maman » des couveuses d’entreprises, qui savait prendre le temps de soutenir, d’écouter, de participer aux échanges de zozos praticiens à la recherche d’innovations sociales pour donner aux entrepreneurs un droit au test.

Bref, cette longue introduction pour dire que j’ai eu la riche idée de proposer il y a 2 mois un café à Françoise B., pensant qu’il serait intéressant de trouver des échos entre ma mission actuelle au Maroc auprès du ministère du travail et les politiques publiques de l’emploi françaises. Ce petit café m’a permis de rentrer en contact avec une équipe extraordinaire du ministère et une chercheuse de l’IRES qui a eu ce talent de mettre des mots, de structurer une pensée autour du métier de l’accompagnement et, surtout, de son lien avec les territoires. Je vous recommande la lecture des articles de Solveig Grimault dans la revue Education Permanente sur « les conditions d’un territoire apprenant » (et peux vous le faire suivre si comme moi vous n’arrivez pas à le télécharger sur le site).